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Le Titan de Berne

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Dans la vieille ville de Berne, l'horloge Zytglogge indique l'heure depuis 1405. Tous les jours, ses contre-poids sont remontés à la main.
Revolution #3 - Mars 2009
Louis Nardin
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Depuis 1405, l'horloge monumentale “ Zytglogge ” égrène le temps pour la ville de Berne. Pour ce faire, le zytgloggerichter vient remonter manuellement tous les jours les contrepoids. Markus Marti occupe ce poste depuis trente ans et empoigne toujours aussi vigoureusement les manivelles ancestrales. Aujourd'hui, il reste l'unique responsable de la bonne marche de ce symbole de la capitale helvétique. Au fil du temps, sa protégée a fini par le séduire. Une histoire d'amour étonnante puisqu'au début, c'était surtout l'occasion de gagner quelques sous sur le chemin du travail.

En ce matin de février, dans la vieille ville de Berne, les pavés encore humides de la nuit étincellent devant la tour de la Zytglogge. Quelques mètres au dessus, le mystérieux astrolabe surgit de la façade. Encore plus haut, les aiguilles monumentales laissent l'or qui les recouvre illuminer le fond noir du cadran géant. Quant aux personnages animés que sont la ronde des ours, le seigneur de la ville, le coq, l'aigle, le lion et le pantin, ils patientent, immobiles, en attendant la prochaine sonnerie. Réalisée en 1405, cette horloge plus que six fois centenaire représente un objet de fierté pour la capitale helvétique et ses habitants. Le mécanisme d'origine a disparu mais celui qui l'a remplacé en 1530 est, lui, toujours en place. Depuis cette époque, tous les jours, le Zytgloggerichter tourne les manivelles à cliquets pour remonter 20 mètres plus haut les poids pesant au total plus de 400 kilos afin d'offrir au mécanisme son indispensable énergie. Markus Marti, l'actuel Zytgloggerichter, occupe ce poste depuis trente ans et n'imagine pas raccrocher.Horloge_325602_1La Zytglogge devient musée

En 1978, Markus Marti déménage à quelques encablures de la Zytglogge. Ingénieur en électricité, il travaille dans une entreprise qui honore depuis longtemps un contrat étonnant : s'occuper de remonter et d'entretenir l'horloge. Par jour, le service est payé 12 à 15 francs suisses, une somme qui arrondit les fins de mois et qui intéresse le jeune homme. Par chance, la fonction de Zytgloggerichter est assumée ad intérim par son supérieur qui se fait un plaisir de lui céder le poste.

Curieux et perspicace, Markus Marti remarque rapidement que l'astrolabe est déréglé. Il se lance alors dans une recherche pointue pour tenter de comprendre le fonctionnement du mécanisme. Perspicace, il réalise une maquette miniaturisée qui scellera le début de sa passion pour la Zytglogge. Dans son esprit, ce qui devait rester un simple problème à résoudre débouche finalement sur un intérêt dévorant pour la mécanique des astrolabes et les mécanismes de pendules anciens.

La Zytglogge devient peu à peu une muse qui lui prend de larges pans de son temps libre. Converti en détective, il scrute le passé de la belle en se plongeant dans les archives de la ville où sont notamment répertoriées toutes les dépenses liées à son entretien, une véritable mine d'informations. De manuscrits en gravures en passant par d'autres sources anciennes, Markus Marti retrace en détail l'histoire de la vénérable machine.

Swatch malgré lui

Les conclusions de ses recherches et de ses expérimentations ne manquent pas de piment. L'astrolabe avait par exemple subi un rafraîchissement désastreux puisque les signes du zodiaque n'avaient pas été repeints correctement. Le plus piquant est que cette erreur s'était prolongée sur plusieurs siècles. En effet, une gravure de 1860 le représentait déjà dans une version erronée. Markus Marti estime pour sa part que l'astrolabe était déjà illisible en 1790. Des découvertes de ce genre, le Zytgloggerichter en fera plusieurs qu'il résumera dans un article publié dans le quotidien régional Der Bund au tournant des années 1980.

Son opiniâtreté et la rigueur de ses recherches ne restent pas sans lendemain. Alors que, dès 1981, une équipe d'experts s'attaque à restaurer la Zytglogge, Markus Marti est contacté par l'un d'eux. En grattant la première couche de peinture, les experts ont mis à jour des traces plus anciennes qui valident les interprétations du chercheur amateur. D'un jour à l'autre, l'ingénieur électricien se voit propulsé grand connaisseur de la Zytglogge et collabore sans compter à redonner ses airs de jeunesse à l'horloge médiévale. Bientôt, Markus Marti bénéficie d'une réputation internationale. On l'invite jusqu'à Danzig pour donner une conférence, il échange avec d'éminents astronomes, dispense des cours et ne cesse de s'enfl ammer pour son sujet de prédilection.Horloge_325602_2
Génial amas de métal

Vue de l'intérieur, la Zytglogge a troqué sa beauté extérieure pour un entrelacement de lourdes roues dentées, de cames et de cylindres massifs installés au coeur d'un cadre forgé dans la masse. Ce génial amas de métal est le fruit de Kaspar Brunner, Zytgloggerichter dans les années 1520 qui, s'étonnant des pannes à répétition du mécanisme en place, proposa aux autorités de réfléchir à un nouveau dispositif. Sitôt le principe approuvé, Kaspar Brunner se met au travail, élabore une maquette du futur mécanisme – aujourd'hui disparue - avant de le réaliser en forgeant élément par élément à l'intérieur même de la tour grâce à un foyer spécialement aménagé. Terminé en 1530, le nouveau mouvement géant est toujours en activité.

Véritable chef-d'oeuvre technique – chaque dent est par exemple maintenue par une vis pour un changement plus aisé, une nouveauté révolutionnaire pour l'époque - le mouvement indique le temps par une aiguille des heures et une aiguille des quarts. Plus courte que l'aiguille des heures, l'aiguille des quarts est certainement apparue dans un second temps. En effet, selon Markus Marti, les citoyens de l'époque étaient en premier lieu intéressés à entendre les sonneries des heures et des quarts avant de pouvoir lire l'heure. C'est pourquoi les premières horloges ne possédaient même pas d'affichage ! Recouvertes d'or, les aiguilles survolent un cadran intégralement noir. Selon les experts, ces couleurs ont une forte valeur symbolique. Le noir représenterait l'univers, donc le vide complet, et le jaune la lumière divine. Par la célèbre injonction « Que la lumière soit », Dieu aurait donc aussi fait naître le temps, marquant de ce fait le début de l'humanité.

Objets d'orgueil pour les villes, les horloges publiques devaient surprendre les passants par leurs mécanismes complexes et variés. En ce sens, la Zytglogge ne déroge pas à la règle. En plus de l'heure frappée sur des cloches - la plus ancienne date de 1405 - l'horloge de Berne anime également un astrolabe. Indiquant la position du soleil par rapport à l'horizon, il affiche aussi une phase de lune ainsi que le signe zodiacal du moment. Mais c'est surtout l'animation qui voit un pantin gesticuler ou des ours déguisés tourner sur eux-mêmes qui retient l'attention du badaud. A chaque heure, en effet, une farandole de personnages se met en branle. Chacun joue un rôle précis mais, de l'avis des amateurs, le plus remarquable est le notable trônant au milieu. Sa barbe mobile est coordonnée au marteau des heures.Horloge_325602_3

Boulet de canon

On le voit donc compter les heures chaque fois que le mécanisme se déclenche pour vérifier que l'horloge n'oublie pas d'en frapper une. Il est midi et un cliquetis rapide casse le rythme nonchalant du balancier qui s'anime sous le poids d'un boulet de canon de 149 kilos ! A cet instant, cette imposante masse de métal s'ébroue. Des leviers s'élèvent et retombent avec fracas. Les ailettes des ralentisseurs s'emballent tandis que des engrenages s'animent lentement. Des tringles s'agitent et l'on devine les poids qui descendent vers le sol dans l'immense conduit qui leur sert de cage. Assister à ce spectacle dantesque nous autoriserait presque à considérer tinguely comme un usurpateur !

Tandis que la machine semble vouloir s'emballer définitivement, une autre série de mécanismes, plus petits, s'animent à leur tour. Ils s'apprêtent à faire bouger les personnages sur la façade, à animer le coq et les ours sur leur tourniquet et à rendre vivantes les gesticulations du Bourgmestre, du pantin et du lion.

Toilette annuelle et réglage radio


Une fois l'an, en automne, un serrurier se penche trois jours durant au chevet de la Zytglogge. Il repère les points de rouille, graisse les axes, refait et remplace les pièces défectueuses. Il intervient aussi pendant l'année en cas d'urgence. Mais la machine est solide et n'a guère besoin qu'on l'ausculte trop régulièrement.

Les variations de température influencent évidemment la marche. En hiver ou en été, l'heure peut demeurer correcte plusieurs semaines d'affilée. En revanche, à l'entre-saison, il faut parfois la reprendre tous les deux jours pour qu'elle garde le rythme, dilatation des matériaux oblige.

Le réglage fait précisément partie des prérogatives de Markus Marti. Jusqu'à l'année dernière, sa Swatch lui donnait le «la», elle-même scrupuleusement réglée sur le bip du temps officiel obtenu par téléphone. Grâce à la générosité de son fils et de sa fille – qui venaient eux aussi remonter la Zytglogge de temps à autres alors qu'ils étudiaient au lycée ! –, Markus Marti porte désormais une Longines de style classique, complétée de plusieurs complications, dont une phase de lune indispensable à ses yeux. Or cette nouvelle compagne tend à anticiper les secondes. C'est pourquoi le Zytgloggerichter vérifie méthodiquement sa précision avant de sortir de chez lui pour s'occuper de sa consoeur de grande taille.

Cinq secondes d'avance

Ce matin, la Zytglogge avance de cinq secondes. Sans rien dire, durant l'interview, Markus Marti saisit l'énorme boulet et le retient avec un flegme total. Il le relâche quelques instants plus tard et déclare l'air malicieux qu'elle s'emportait un peu depuis la veille et qu'il fallait la ralentir.

L'époque des montres à quartz et des écrans de téléphone digitaux affichant l'heure n'a pas entamé l'attachement des Bernois à leur horloge. Et, comme avant, ils continuent d'exiger d'elle ponctualité et régularité. En tout cas, les riverains ne se gênent pas d'interpeller Markus Marti quand les cloches ne sonnent plus à l'heure juste. Il semblerait en effet qu'aux alentours le rythme de vie et de travail se soit calqué sur les coups de cloche. Tous les moyens sont alors bons pour avertir le Zytgloggerichter: coup de téléphone, petit mot, courriel et même sms.

Par les fenêtres et les ouvertures de la tour montent les odeurs de marrons grillés d'un marchand installé juste au-dessous. A côté de son stand, un passage traverse la tour. Plus qu'une arcade, ce bout de chemin cumule les symboles qui font la fierté de la ville et qui attestent de son autorité. Sous la voûte, des fresques reproduisant des peintures anciennes rappellent sa fondation. En dessous, divers étalons de mesure plus ou moins anciens sont enchâssés dans la paroi. Ils prouvent qu'à l'époque, la Zytglogge était un centre névralgique qui donnait la mesure à tout point de vue.

D'ailleurs, les équipages des diligences qui partaient pour les villes du canton réglaient leurs montres sur celle de la tour; et c'est elle qui faisait référence une fois arrivés à destination. Mais la marche de la Zytglogge était irrégulière et pouvait connaître d'importantes variations. C'était alors tout le pays qui vivait en retard, ou en avance, mais de concert. Aujourd'hui, Markus Marti profite de sa retraite. Consultant spécialisé à la fin de sa carrière, il a obtenu de la ville de Berne un contrat taillé sur mesure pour continuer à s'occuper de l'horloge. Bien sûr, il poursuit ses recherches, arrange les horaires pour le remontage des poids comme il répond avec plaisir aux questions des touristes quand il mène des visites. Malicieux et rayonnant, il n'a pas perdu son enthousiasme et enchaîne naturellement anecdotes, analyses et quelques interprétations volontairement décalées pour tester son audience. Reste que la Zytglogge a fait plus qu'organiser son quotidien : pendant ses temps libres, il désosse et remonte volontiers quelque pendule comtoise, pour changer.Plus de photos:

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