La Chine, qui fascine les imaginations occidentales depuis Marco Polo, a donné naissance à une civilisation unique, sous la conduite de grandes figures parfois aussi raffinées que barbares.
Michel Bonel

Monté sur le trône à 13 ans seulement, en 247 avant notre ère, Qing Shihuangdi normalise tout dans un pays qu'il vient de réunifier: écriture, poids et mesures, monnaies et même écartement des essieux des charrettes. Il fait réaliser des travaux gigantesques, des routes, des canaux, et jusqu'à cette Grande Muraille pour la protection du flanc nord de l'empire et dans laquelle reposent, enfin en paix, les milliers d'ouvriers qu'il a épuisés. Mais il n'aime pas les résistances. Surtout de la part de la classe lettrée qui ne jure que par Confucius. Aussi, n'hésite-il pas à faire brûler les livres qui ne vont pas dans sa direction. Tyran détesté, il n'aurait jamais imaginé qu'il accéderait à la gloire mondiale. Grâce à sa tombe, d'ampleur pharaonique, peuplée de milliers de statues de soldats, chevaux, scribes, musiciens et même de faune aquatique dans un lac spécialement créé. Autant d'oeuvres d'art, qui n'étaient pas destinées à être vues, et qui ont ressurgi à partir de 1974, à l'heure du tourisme de masse. Son tombeau, lui, est encore inviolé, ce qui ajoute au mystère.

Xuanzong (712-756) a la réputation d'avoir été un souverain faible politiquement. Mais aujourd'hui, on ne se souvient de lui que comme le grand protecteur des arts, qui marque l'apogée de la dynastie Tang (618- 907). L'orfèvrerie vit une fastueuse époque. C'est l'Age d'or de la littérature et de la poésie chinoises, grâce aux influences étrangères, canalisées. L'empereur n'a pas son pareil pour attirer à sa cour les plus célèbres poètes et les peintres les plus renommés. Un vrai bouillonnement culturel dans tous les domaines, y compris religieux, grâce à plus de quatre mille monastères bouddhiques. Même la musique enregistre des changements, s'ouvre à de nouveaux instruments et à de nouvelles mélodies venues d'Inde, d'Iran et d'Asie centrale. Sur le Taishan, montagne sacrée de Chine, figure encore une commémoration de rituel impérial écrite de sa main, qui voisine avec «l'endroit où Confucius prit conscience de la petitesse du monde».

Huizong (1100-1126), de la dynastie des Song (960-1276), se reconnaît deux passions dans sa vie: les arts et le taoïsme. Ce gentilhomme lettré accumule les superlatifs: amateur d'art, collectionneur de bronzes, poète, calligraphe et peintre. Connaisseur et collectionneur sans égal, il jette les bases de ce qui deviendra le Trésor des grandes collections impériales. Artiste accompli, Huizong peint les fleurs et les oiseaux comme personne. Calligraphe, il met au point un style d'écriture régulière d'une pureté élégante, appelée Shou Jin, ou or émacié. Aujourd'hui encore, on peut voir ses peintures dans le Musée de la Cité interdite à Pékin et au Musée du Palais de Taipei. Rien d'étonnant donc s'il crée l'Académie impériale de peinture, qu'il supervise personnellement. Ce qui fait que la Cour entretient désormais les artistes les plus talentueux, recrutés par des examens présidés par Huizong en personne.

Yongle (1402-1424), troisième souverain de la dynastie Ming (1238-1644), aime la grandeur. Il transfère la capitale de Nankin à Pékin, la «ville du nord», et construit… la Cité interdite, lui donnant une envergure inégalée, sur 72 hectares, dont 50 de jardins. Quatorze années de travaux de la part de 200 000 ouvriers, pour bâtir ce qui sera la résidence-prison de 24 empereurs, jusqu'à ce malheureux Puyi, qui en fut expulsé en 1924. Actif tous azimuts, Yongle crée également la manufacture de porcelaines de Jingdezhen, une des gloires chinoises des arts du feu, avec sa porcelaine bleue et blanche. Dans un tout autre domaine, il ordonne pas moins de sept expéditions navales, conduisant son amiral Zheng He dans toute l'Asie du Sud-Est, jusqu'en Afrique. Sûr de passer à la postérité, il fait enfin publier une compilation de plus de 8000 textes. Une sorte de méga encyclopédie de tout ce qui a été écrit jusqu'alors en Chine.

Le fastueux Kangxi (1661-1722), second empereur de la dynastie mandchoue Qing (1644-1911), conquérant et lettré, peut se vanter du règne le plus long de toute l'histoire chinoise, soit soixante et un ans. Mais il est battu par son contemporain, à l'autre extrémité du monde connu, le roi de France Louis XIV, qui règne septante-deux ans, et ordonne, en 1684, une mission scientifique en Chine, première étape de la fondation de la sinologie française. On doit à Kangxi, amoureux de la langue, la compilation du plus grand dictionnaire chinois, comprenant plus de 50 000 caractères, classés sous 214 clés encore largement utilisées de nos jours. Le souverain compose même des ouvrages comme Maximes pour le gouvernement des Etats et instructions morales, pour son fils et successeur. Et il se fait construire, à Chengde, au nord de Pékin, un «Hameau pour se mettre à l'abri des grandes chaleurs d'été», selon l'appellation officielle. En fait, une résidence de dix kilomètres de périmètre, percée de cinq portes. «Une folie de halls, de salons, de pavillons, de kiosques, de lacs», décrit le Guide Bleu, lyrique pour une Chine favorisé tous les arts fois. Tandis qu'à la Cour, à Pékin, les jésuites, dépêchés par Louis XIV, enseignent les mathématiques, l'astronomie, la mécanique et ses différentes applications, comme les automates et les fontaines. Une époque où la Cité interdite vit presque à l'heure occidentale. Comme une préface de la mondialisation.
Remerciements pour leur collaboration, à Monique Crick, directrice des Collections Baur à Genève, et André Kneib, maître de conférences à l'Institut des langues orientales à Paris.
Michel Bonel
Qing Shihuangdi
Le culte de la démesure
Monté sur le trône à 13 ans seulement, en 247 avant notre ère, Qing Shihuangdi normalise tout dans un pays qu'il vient de réunifier: écriture, poids et mesures, monnaies et même écartement des essieux des charrettes. Il fait réaliser des travaux gigantesques, des routes, des canaux, et jusqu'à cette Grande Muraille pour la protection du flanc nord de l'empire et dans laquelle reposent, enfin en paix, les milliers d'ouvriers qu'il a épuisés. Mais il n'aime pas les résistances. Surtout de la part de la classe lettrée qui ne jure que par Confucius. Aussi, n'hésite-il pas à faire brûler les livres qui ne vont pas dans sa direction. Tyran détesté, il n'aurait jamais imaginé qu'il accéderait à la gloire mondiale. Grâce à sa tombe, d'ampleur pharaonique, peuplée de milliers de statues de soldats, chevaux, scribes, musiciens et même de faune aquatique dans un lac spécialement créé. Autant d'oeuvres d'art, qui n'étaient pas destinées à être vues, et qui ont ressurgi à partir de 1974, à l'heure du tourisme de masse. Son tombeau, lui, est encore inviolé, ce qui ajoute au mystère.
Xuanzong
L'Age d'or
Xuanzong (712-756) a la réputation d'avoir été un souverain faible politiquement. Mais aujourd'hui, on ne se souvient de lui que comme le grand protecteur des arts, qui marque l'apogée de la dynastie Tang (618- 907). L'orfèvrerie vit une fastueuse époque. C'est l'Age d'or de la littérature et de la poésie chinoises, grâce aux influences étrangères, canalisées. L'empereur n'a pas son pareil pour attirer à sa cour les plus célèbres poètes et les peintres les plus renommés. Un vrai bouillonnement culturel dans tous les domaines, y compris religieux, grâce à plus de quatre mille monastères bouddhiques. Même la musique enregistre des changements, s'ouvre à de nouveaux instruments et à de nouvelles mélodies venues d'Inde, d'Iran et d'Asie centrale. Sur le Taishan, montagne sacrée de Chine, figure encore une commémoration de rituel impérial écrite de sa main, qui voisine avec «l'endroit où Confucius prit conscience de la petitesse du monde».
Huizong
Collectionneur sans égal
Huizong (1100-1126), de la dynastie des Song (960-1276), se reconnaît deux passions dans sa vie: les arts et le taoïsme. Ce gentilhomme lettré accumule les superlatifs: amateur d'art, collectionneur de bronzes, poète, calligraphe et peintre. Connaisseur et collectionneur sans égal, il jette les bases de ce qui deviendra le Trésor des grandes collections impériales. Artiste accompli, Huizong peint les fleurs et les oiseaux comme personne. Calligraphe, il met au point un style d'écriture régulière d'une pureté élégante, appelée Shou Jin, ou or émacié. Aujourd'hui encore, on peut voir ses peintures dans le Musée de la Cité interdite à Pékin et au Musée du Palais de Taipei. Rien d'étonnant donc s'il crée l'Académie impériale de peinture, qu'il supervise personnellement. Ce qui fait que la Cour entretient désormais les artistes les plus talentueux, recrutés par des examens présidés par Huizong en personne.
Yongle
L'auteur de la Cité interdite
Yongle (1402-1424), troisième souverain de la dynastie Ming (1238-1644), aime la grandeur. Il transfère la capitale de Nankin à Pékin, la «ville du nord», et construit… la Cité interdite, lui donnant une envergure inégalée, sur 72 hectares, dont 50 de jardins. Quatorze années de travaux de la part de 200 000 ouvriers, pour bâtir ce qui sera la résidence-prison de 24 empereurs, jusqu'à ce malheureux Puyi, qui en fut expulsé en 1924. Actif tous azimuts, Yongle crée également la manufacture de porcelaines de Jingdezhen, une des gloires chinoises des arts du feu, avec sa porcelaine bleue et blanche. Dans un tout autre domaine, il ordonne pas moins de sept expéditions navales, conduisant son amiral Zheng He dans toute l'Asie du Sud-Est, jusqu'en Afrique. Sûr de passer à la postérité, il fait enfin publier une compilation de plus de 8000 textes. Une sorte de méga encyclopédie de tout ce qui a été écrit jusqu'alors en Chine.
Kangxi
L'égal de Louis XIV
Le fastueux Kangxi (1661-1722), second empereur de la dynastie mandchoue Qing (1644-1911), conquérant et lettré, peut se vanter du règne le plus long de toute l'histoire chinoise, soit soixante et un ans. Mais il est battu par son contemporain, à l'autre extrémité du monde connu, le roi de France Louis XIV, qui règne septante-deux ans, et ordonne, en 1684, une mission scientifique en Chine, première étape de la fondation de la sinologie française. On doit à Kangxi, amoureux de la langue, la compilation du plus grand dictionnaire chinois, comprenant plus de 50 000 caractères, classés sous 214 clés encore largement utilisées de nos jours. Le souverain compose même des ouvrages comme Maximes pour le gouvernement des Etats et instructions morales, pour son fils et successeur. Et il se fait construire, à Chengde, au nord de Pékin, un «Hameau pour se mettre à l'abri des grandes chaleurs d'été», selon l'appellation officielle. En fait, une résidence de dix kilomètres de périmètre, percée de cinq portes. «Une folie de halls, de salons, de pavillons, de kiosques, de lacs», décrit le Guide Bleu, lyrique pour une Chine favorisé tous les arts fois. Tandis qu'à la Cour, à Pékin, les jésuites, dépêchés par Louis XIV, enseignent les mathématiques, l'astronomie, la mécanique et ses différentes applications, comme les automates et les fontaines. Une époque où la Cité interdite vit presque à l'heure occidentale. Comme une préface de la mondialisation.
Remerciements pour leur collaboration, à Monique Crick, directrice des Collections Baur à Genève, et André Kneib, maître de conférences à l'Institut des langues orientales à Paris.
Tribune des Arts - Février 2009 - No 369