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Marseille, la mécanique du souvenir

11 minutes read
L'horloger retourne dans sa ville natale, pour une visite guidée...

REVOLUTION #4 - Juin 2009
Marco Cattaneo

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Pour bien comprendre Marseille, le plus sage est sans doute de commencer notre visite là où en réalité elle s'est achevée, sur le Vieux-Port, à l'heure de l'apéro. Autour de la grande table d'un petit café, le Tacot, François-Paul Journe, sa maman la délicieuse Jaky, quelques amis aussi, sirotent un pastis ou un verre de rosé. Le groupe enfl e et se contracte au gré des allées et venues, paresse, plaisante. On dirait un organisme au repos, absorbant les derniers rayons du soleil. ça parle plutôt fort et, comme on est à Marseille, la tablée est forcément exceptionnelle : il y a là José Orsoni, le meilleur producteur de navettes du monde, ces biscuits typiques, parfumés à la fl eur d'oranger ; Anne Rocca, la meilleure restauratrice du monde, qui propose ses spaghettis aux cigales à la Terrasse du Fouquet ; Evelyne Bonneton, la meilleure agente immobilière du monde, qui surveille d'un oeil amusé son agence, Plein Sud, ouverte juste en face de la terrasse. Tous aiment leur ville et la vantent sans retenue : “ Marseille, c'est comme une femme, quand on croit la connaître, elle s'enfuit ” lâche Evelyne, péremptoire. Les tournées se succèdent, et pas question de refuser. “ Il faut trinquer, sinon tu auras sept ans de mauvais sexe ! ”

Même lieu, une dizaine d'heures plus tôt. C'est par le quai des Belges et son marché aux poissons que François-Paul Journe entame la visite de sa cité natale. Il l'a quittée pour Paris à l'âge de dix-sept ans, mais lui est resté fi dèle, y retrouve sa famille et ses amis d'enfance. Il regarde les poissons vivants frétiller dans les bacs, s'arrête devant les rascasses. Celles-là même que la police, affi rme un marin-pêcheur, préférerait voir dans de la glace, question d'hygiène. “ Et comment voulez-vous que mon poisson soit plus frais que ça ! ” s'insurge notre homme qui se présente, bien sûr, comme “ le meilleur pêcheur du monde ”.

quelques pas encore, et nous voici sur le bateau qui nous emmène au château d'If. Une forêt de mômes monte à bord en même temps que nous, diffi cilement encadrés par leur institutrice. C'est cela aussi, grandir à Marseille, la mer, le grand air. “ a la bonne saison, nous faisions nos cours d'éducation physique sur la plage ”, se souvient François-Paul Journe qui a pris, enfant, ce même bateau pour le château d'If. Ou le vieux ferry qui traverse le port, “ c'était un bateau des années 20 dont le gouvernail était remplacé par une manivelle. ” On sent dans ce souvenir brièvement évoqué comme une première fascination pour la mécanique, qui le poussera plus tard à démonter des montres, même de grandes complications, sans prendre de notes, mêlant toute les pièces dans une même boîte, juste pour le plaisir de s'obliger à tout comprendre, à l'heure de les remonter.

Dans la restauration d'horlogerie ancienne, comme celle qu'il apprendra à Paris, auprès de son oncle, “ il faut parfois imaginer les pièces manquantes, c'est un travail qui peut se rapprocher de la création. Mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est inventer quelque chose de nouveau. J'ai fait un jour deux montres identiques, et j'ai cru que j'allais devenir fou ! ” Accoudé au bastingage, il regarde le paysage défiler, contemple les maisons de la Corniche qui dominent la mer, mais “ où il n'y a rien pour faire ses courses, pire que le XVIe à Paris ! ”, le Palais du Pharo et le fort Saint-Jean, qui marque l'entrée du port, celui-là même qu'avait bouché la fameuse sardine. Rendons justice aux Marseillais, l'histoire est authentique explique François-Paul Journe, et ne doit rien au pastis. La sardine en question était une frégate française, en fait baptisée “Sartine” , qui fut coulée de quelques malencontreux coups de canon un beau jour de 1780.

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Nous débarquons au château d'If sous un soleil qui brûle déjà, malgré l'heure matinale. Notre guide s'amuse de la petite boutique qui garde l'entrée de l'édifice. “Il n'y avait pas tout cela, à l'époque, je pense qu'il n'y avait même pas de gardien.” le château tout entier hésite entre le roman, le Comte de Monte-Cristo qui le rendit célèbre, et l'histoire. Au-dessus des portes de bois aux lourdes ferrures rouillées, des panneaux rappellent le nom des prisonniers illustres, la prison de l'homme au masque de fer, ou Philippe de Lorraine, frère de Louis XIV, qui y était resté une année entière. On voit même le trou entre deux cellules par où Edmond Dantès, le héros d'Alexandre Dumas, communiquait avec l'abbé Faria.

Notre horloger poursuit sa visite à l'instinct, emprunte tous les escaliers qu'il voit, comme si monter était pour lui une prédisposition naturelle. Et, parvenu sur la terrasse de la tour Saint-Christophe, il ne s'arrête qu'en son centre, légèrement bombé. Ici, il n'y a pas plus haut. “C'est juste pour voir par-dessus les murs”, s'excuse-t-il presque. Et par-dessus les murs, on voit la mer, transparente. Gamin, il y plongeait souvent, avec masque et palmes, “mais soyons honnêtes, précise-t-il, je n'ai jamais vu le moindre mérou.”

Retour sur le continent. Pour quitter le château, érigé par François Ier en 1524, nous embarquons à bord du “Chevalier Paul”. François, Paul, tout cela est merveilleusement cohérent. Le prénom n'est pas banal, mais “ finalement pas plus long à prononcer que Sébastien ”, nous affirmera sa maman un peu plus tard. “ Et je voulais absolument un prénom composé, avec François. ” Voilà qui est dit.

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Pour nous faire découvrir sa ville, François-Paul Journe a emprunté la voiture d'un ami d'enfance, un énorme pick-up, long comme un autobus, qu'il conduit avec doigté dans les ruelles étroites aux virages à angle droit. Nous passons devant le Stade Vélodrome, temple de l'OM. Enfant, il suivait l'équipe avec passion, “ quand on grandit ici, on est forcément de l'OM ”. Un peu plus loin, la Cité Radieuse, pensée par Le Corbusier. Un ensemble complètement autonome, construit dans les années cinquante, qui abrite appartements, école, commerces, hôtel... “Les gens l'ont surnommée ‘la maison du Fada', explique notre guide. Ici, on vit dehors, alors forcément, en proposant un immeuble dont il n'y a jamais besoin de sortir, Le Corbusier était plutôt mal tombé !”

Quelques manoeuvres plus tard, nous arrivons au Vallon des Auffes, un ancien port de pêche aujourd'hui rattrapé par la ville. Les maisonnettes aux murs ocres s'étagent à flanc de colline, enchâssées les unes dans les autres, séparées par quelques marches ou par d'étroits passages. Les trois arches de la route face à nous découpent la mer en autant de cartes postales en relief. Idéal pour manger un loup grillé, dans une ambiance bon enfant, sur la terrasse de Jeannot. Au milieu du repas, Jaky nous révèle un secret : “ Q uand il était petit, mon fils avait 34 dents, et dans le Midi, on dit que c'est un signe de génie ! ” Le Centigraphe Souverain, Aiguille d'Or 2008 du Grand Prix d'Horlogerie de Genève, devrait-il quelque chose à un dentiste marseillais ?

 

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Horloger de génie, mais élève dissipé. De déménagements en renvois, François-Paul Journe a usé les bancs de plusieurs écoles. Le collège Saint-Joseph, par exemple, où Jean-Claude Gaudin, aujourd'hui maire de la ville, lui enseignait l'histoire et la géographie. Ou cet autre établissement, face à l'église Saint-Victor où il servait la messe – “je portais un gros cierge, et des flaques de cire me coulaient sur la main”-, et qui aujourd'hui a disparu.


A la place de la maternelle, il ne reste qu'un jardin public à l'abandon, caché derrière un mur de pierres et une grille cadenassée. Disparu aussi le salon de coiffure que tenait son grand-père, boulevard de la Corderie, tout à côté de là. “Coiffure pour dames”, précise-t-il.

De l'autre côté de la rue se dresse “le Four des Navettes”, d'où sortent les biscuits à la fleur d'oranger “depuis 1781” comme l'annonce fièrement l'enseigne. “ O n vient de toute la région pour les acheter ici ”, explique notre guide. Lui-même en emporte d'ailleurs plusieurs boîtes, qu'il destine à ses partenaires japonais. A Tokyo, où il se rend trois ou quatre fois par année, François-Paul Journe a déjà donné à ses amis japonais le goût du pastis “qu'ils préfèrent sans eau”. Fier de ses racines et de son héritage d'horloger français, il va maintenant leur faire découvrir les navettes, le savon de Marseille si les douanes japonaises relâchent le stock qu'il a envoyé, et quelques images de la ville, prises dans un livre acheté à l'ombre du sanctuaire de Notre-Dame de la Garde.

Notre-Dame de la Garde, justement, patronne de Marseille qu'elle protège. Et ça marche ? “ N on, elle protège juste du travail ! ”. Depuis la terrasse du sanctuaire, on découvre toute la ville, la saignée de l'autoroute qui vient mourir à deux pas de la gare Saint-Charles, les deux tours des Réformés qui marquent le bout de la Canebière. Le sanctuaire est rénové, des ors du plafond aux mosaïques du sol. Les plaques de remerciements, offertes par les marins sauvés du naufrage ou par les pompiers sortis indemnes d'un incendie, ont-elles aussi été briquées. Ce n'est pas aussi kitsch qu'on pourrait le craindre, et même la boutique verse dans la sobriété: des santons de Provence, des posters de Marseille, quelques Vierges. Ce n'est pas de très bon goût, mais pas criard non plus, comme si ce lieu visité en son temps par Jean-Paul II - avant qu'il ne devienne Pape, il est vrai -, en avait gardé une certaine retenue.

 

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Retour au port, d'où nous empruntons le boulevard de la République. L'artère est large, partagée en son milieu par un tram flambant neuf. Les immeubles sont cossus, vaguement haussmanniens, entièrement restaurés. Et soudain, le décor change. Les immeubles, les mêmes, sont maintenant à l'abandon, fenêtres condamnées et, au pied de leurs façades noircies, des myriades de boutiques fermées attendent un hypothétique repreneur. “210 commerces à louer” proclame une affiche polychrome, à côté de la marquise éventrée d'un ancien coiffeur. La réfection s'est pour l'instant arrêtée là, la rue se cherche un nouveau souffle, mais peine à le trouver.

Elle nous mène tout de même à l'ancienne école d'horlogerie de Marseille, où François-Paul Journe a étudié deux ans, avant d'en être renvoyé avec la mention “Nous recommandons un changement d'orientation”. Drôle de pronostic pour un élève qui fabriquera trois ans plus tard sa première montre de poche à tourbillon ! “A l'époque, l'horlogerie était une voie de garage, on apprenait la réparation, pas la fabrication”, se souvient-il. Une époque qui a laissé dans la profession des traces inattendues : “On reconnaît tout de suite le CV d'un véritable horloger : il est mal écrit, regorge de fautes d'orthographe !” L'école, un petit bâtiment beige et saumon, est aujourd'hui devenue une maternelle, l'école Moisson qui, d'après une banderole installée là, est d'ailleurs “en colère”. “La première fois que j'y suis entré, j'ai vu sur les murs des cadres présentant des dessins d'échappement. Je n'y comprenais rien, les seuls échappements que je connaissais étaient ceux des mobylettes !”

Un peu plus loin, nous découvrons le quartier du Panier et le musée de la Vieille Charité qui expose les toiles de Bernard Buffet. Les ruelles s'enchaînent et grimpent paresseusement jusqu'à la place des Moulins, où les gamins jouent au foot entre les palmiers en pot. Les marches usées des escaliers de pierre contrastent avec les volets repeints des innombrables boutiques, des petites galeries, des échoppes d'artisans. On y trouve du savon de Marseille, fabrication artisanale, “72% d'huile garanti”, du pastis artisanal, toute une forêt d'objets vantant la bière locale, La Cagole, au graphisme tout droit sorti des années cinquante. C'est un prélude idéal à l'apéritif, celui du premier paragraphe.


LES NAVETTES
La concurrence est rude sur le marché du biscuit marseillais, et ils sont plusieurs à être les meilleurs du monde. Voici en tout cas trois adresses où l'on est sûr de ne pas se tromper :

• Le Four des Navettes
136, rue Sainte
13007 Marseille
Tel : +33 4 91 333 212

Les Navettes des Accoules
José Orsoni
68, rue Caisserie
13002 Marseille le Panier
Tel : +33 4 91 909 942

Le Clan des Cigales
(en version moderne, qui
s'éloigne de la recette traditionnelle)
8, rue du Petit-Puits
13002 Marseille
Tel : +33 6 63 780 783

LES TABLES

Restaurant Calypso
une somptueuse bouillabaisse,face à la mer
3, rue des Catalans
13007 Marseille
Tel : +33 4 91 524 060

Chez Jeannot
C'est une pizzeria, mais le loup y est délicieux
129 Vallon des Auffes
13007 Marseille
Tel : +33 4 91 521 128

La Treresse du Fouquet
Pour ses spaghettis aux cigales
66, quai du port
13002 Marseille
Tel : +33 4 91 907 009

...ET ENCORE

Hôtel Sofitel Vieux-Port
idéalement situé, dominant le Vieux-Port et jouxtant le Palais du Pharo.
Entièrement rénové en 2008,
“ c'est l'endroit où tout le monde va ”. Et on comprend tout le monde sans peine.
36, boulevard Charles Livon
13007 Marseille
Tel : +33 4 91 155 900

72% Pétanque
Pour acheter huile et savon de Marseille
10 rue du Petit Puits
13002 Marseille
Tel : +33 4 91 911 457

Plein Sud Immobilier
(demandez Evelyne, vous serez
accueillis à bras ouverts)
50 quai du Port
13002 Marseille
Tel : +33 4 91 598 650

Pour une visite au château d'if
Centre des monuments nationaux
Château d'If
quai des Belges
13001 Marseille
Tel : +33 4 91 590 230

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