Il n'y a pas, selon les romans pornographiques chinois, de meilleur prélude à «l'acte» qu'un nuage de pure poésie, voire de philosophie.
Seuls les Chinois savent envelopper l'acte érotique dans un halo de pure poésie. Alors qu'Ovide, chez les Romains, intitule platement son essai L'Art d'aimer, et que, plus près de nous, D. H. Lawrence écrit L'Amant de Lady Chatterley, réduisant ce dernier au rang de tardif sex-toy, la littérature érotique se pare en Chine de titres beaucoup plus évocateurs. Tels que La Chair comme tapis de prières, Fleurs de pêcher dans une fiole d'or, ou encore Mémoires du prince de tous mes désirs.
Justement, ce prince était tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Mais, parce que de nature imposante et à la virilité très marquée, ce Xue Apcao fit une forte impression sur Wu Zetian, impératrice de son état et qui accusait à peine 70 printemps. Une vraie dévoreuse d'hommes, bien avant Catherine la Grande, impératrice de Russie. Mais, contrairement à ce que l'on pourrait croire – nous sommes en pleine époque Ming – c'est bien elle qui en fait son esclave. «Ce chéri se plie à tous mes désirs, confie-t-elle à son eunuque Niu Jinqing, favori lui aussi mais pour d'autres raisons, donnons-lui donc comme surnom Prince de tous mes désirs.»
Ce qui est un renversement des valeurs traditionnelles chinoises ancestrales lesquelles font primer l'homme sur la femme, note froidement Liu Dalin, M. Sexe N° 1 en Chine, dans son ouvrage L'Empire du désir qui sait comme personne vulgariser toutes ces «choses». On lui doit même le premier musée érotique de Chine, dans les environs de Shanghai.
Trop, c'est trop!
N'empêche, la morale reprit vite ses droits. Ce brave Xue Apcao, probablement épuisé, se décida à fuir le Palais impérial. Menant une vie errante, il trouva un refuge dans le non-désir de la philosophie taoïste. Une autre forme de débauche, peutêtre, toute mentale. On songe à Sainte Thérèse, sous le ciseau du sculpteur Bernin, en extase, spirituelle ou simplement physique, selon l'angle de vision que l'on adopte, mais en extase tout de même.
A ce jeu-là, même les fonctionnaires, que l'on juge froids, bureaucrates, peuvent s'enflammer. Le romancier Zhang Wenchang n'a pas son pareil pour présenter l'exorde amoureux dans Randonnée dans la grotte des immortels. «Je défis sa pèlerine de soie et lui ôtai sa jupe de gaze tandis qu'elle se débarrassait de son corsage rouge et du bandeau vert qui enserrait sa poitrine. Mon coeur défaillit et mes émotions affluèrent sans que je puisse les contenir.» Pas mal pour celui qui est décrit comme un petit fonctionnaire face à une créature de rêve.
Le grand romancier de l'époque Ming, Li Yu, à qui l'on attribue généralement La Chair comme tapis de prière, vu sa truculence, n'hésite pas à écrire, ce sera notre conclusion: «D'après la vision étroite des confucéens, ce qui est au-dessous de la ceinture des femmes est la porte de la vie et de la mort. L'homme intelligent dira plutôt que, sans cette chose, nous vieillissions avant l'heure et vivions moins longtemps. »
M. B./J.-C. P.
L'Empire du désir, une histoire de la sexualité chinoise par Liu Dalin, traduction du professeur Jean-Claude Pastor, Editions Robert Laffont. Romans érotiques traduits en français: Fleur en fiole d'or (La Pléiade); La Chair comme tapis de prière (Philippe Picquier).
Tribune des Arts - Février 2009 - No 369