PROPOS RECUEILLIS PAR FLAVIA GIOVANNELLI
Stupeur et rebondissements. Dans une ville aussi légendairement calme que Genève, le petit monde des ventes aux enchères tremble et gronde. Car la guerre ouverte entre Antiquorum et Osvaldo Patrizzi, son fondateur et ex-grand patron, se durcit encore. Figure notoire au caractère bien trempé, l‘homme est toujours considéré comme le meilleur expert en art horloger au monde. On lui doit surtout la vogue des ventes thématiques de référence dans le domaine, qui ont permis aux montres-bracelets d‘atteindre des sommets inégalés. Bien des marques peuvent lui dire merci...

Osvaldo Patrizzi (photo P. Frautschi)
Pourtant, ladite carrière a bien failli s‘arrêter en août 2007, lorsque la nouvelle direction d‘Antiquorum l‘a chassé sans ménagement de sa propre maison de ventes aux enchères. Mais l‘homme n‘est pas du genre à se morfondre seul dans son coin en attendant le verdict judiciaire. Au contraire, Osvaldo Patrizzi s‘apprête à lancer sa nouvelle entreprise, basée sur un système de vente inédit et il est persuadé d‘ouvrir à nouveau une brèche. Il est vrai que, depuis quelques mois, son retour au premier plan s‘affirme. Cerise sur le gâteau, il vient de décrocher Only Watch, une importante vente caritative qui a lieu à Monaco, sous l‘égide du Prince Albert. Morceaux choisis avec le maître, visiblement en pleine forme dans ses nouveaux locaux où la peinture n‘est pas encore sèche.
Avec votre nouvelle maison de vente aux enchères, Patrizzi & Co Auctioneers, qui se lancera le 18 novembre prochain à l‘Hôtel Richemond, vous innovez une fois de plus. Vous aimez le risque?
C‘est plutôt le fruit de mon expérience et des défaillances du système actuel!
Premièrement, je citerai le problème crucial des prix, qui sont plombés par des commissions très importantes et bientôt dissuasives. Deuxièmement, les collectionneurs horlogers sont assez particuliers pour n‘être intéressés en moyenne que par dix à quinze montres sur 500 à 600?lots. Vous imaginez l‘ennui et la perte de temps, puisque les ventes classiques s‘étalent sur deux ou trois jours!
Après réflexion, j‘ai donc imaginé un système de ventes basé sur les technologies modernes: j‘établis un catalogue en ligne, qui peut être consulté tranquillement et qui contient bien plus de détails qu‘une édition sur papier. Le jour J, les acheteurs pourront suivre les enchères dans la salle, sur quatre écrans (par thèmes) et on line, depuis chez eux.
Enfin, j‘ai établi le principe de «zéro commission» pour l‘acheteur, doublé d‘une garantie d‘authenticité de cinq ans.
Vous semblez très sûr de votre coup: est-ce le fait d‘avoir mûri votre projet dans l‘ombre?
Après le putsch que j‘ai vécu, j‘ai eu besoin de me retirer pour comprendre ce qui m‘arrivait. C‘était d‘abord la stupéfaction. Ensuite, au début de cette année, j‘ai eu une forme de réaction, qui m‘a conduit à imaginer ce projet. Je ne voulais pas sortir par la porte de service, par laquelle certains m‘auraient volontiers expédié. Là, j‘ai retrouvé mon enthousiasme de jeunesse, j‘apprécie vraiment de revenir au coeur de mon premier métier: toucher des objets, les évaluer, les faire revivre...
Outre le plaisir, vous espérez pérenniser votre nouvelle maison de ventes aux enchères?
Je pense en tout cas qu‘elle tombe au moment idéal. Comme si la crise actuelle me donnait un coup de pouce involontaire. Auparavant, j‘ai contribué à créer ce système, c‘est-à-dire à faire des ventes aux enchères de montres-bracelets des événements qui fascinent le monde entier. Aujourd‘hui, on s‘aperçoit qu‘ils coûtent des fortunes et que celles-ci sont, au final, payées par l‘acheteur. Alors je me suis dit qu‘une nouvelle étape devait être franchie: il faut moins de paillettes, plus de professionnalisme, plus de transparence, aussi. J‘ai osé toucher l‘intouchable, en supprimant cette commission pour l‘acheteur. C‘est là où les autres gagnent leur vie...
«La crise ne va pas me gêner»
Et vous, comment comptez-vous boucler vos comptes?
En réduisant les frais. Un seul exemple, le catalogue online me permet d‘économiser 350?000?francs en frais d‘impression. Mais je compte surtout toucher plus de monde et faire plus de volume, c‘est mathématique, et les nouvelles technologies vont m‘y aider. Enfin, je suis très fier d‘avoir réuni près de 1000 à 1200 pièces remarquables en quatre mois seulement.
C‘est l‘avantage d‘avoir construit un réseau et d‘avoir su garder la confiance depuis toutes ces années. Après Genève, je vais encore vendre la collection Rolex de Davide Blei, le 14 décembre 2008, à Milan.
Vous venez de décrocher Only Watch pour l‘an prochain. Cette grande vente aux enchères caritative a d‘ailleurs le vent en poupe. Un signe rassurant pour vous, après cette crise avec Antiquorum?
Lorsque Luc Pettavino m‘a demandé si j‘étais intéressé de reprendre les ventes d‘Only Watch à travers ma nouvelle société, j‘ai donc tenu à les mettre en garde, je ne voulais pas que ma présence remette en cause leur projet.
Aujourd‘hui, pour moi, les nuages s‘envolent. J‘ai bien l‘intention d‘en faire un événement grandiose, une sorte de championnat du monde des prototypes qui permettrait aux marques de s‘affronter vraiment sur le terrain.
En résumé, votre retour, c‘est un pari, mais il prend de plus en plus la forme d‘un triomphe. Comment expliquez-vous alors la virulence de vos échanges entre vos adversaires et vous-même par blogs interposés?
Je dois apparaître comme dangereux, car à mon avis, mon système tape au bon endroit, au bon moment. Quant aux échanges hostiles, j‘y réponds car mon honneur est en jeu et ça, je ne peux pas l‘accepter. Vous savez: on dit que la vengeance est un plat qui se mange froid. C‘est vrai. J‘espère même que dans mon cas, elle va durer longtemps.
Source: Tribune de Genève - 6 octobre 2008