Jeune fille en fleur
Les années filent vite. A peine le temps de se souvenir que «la valeur n'attend pas le nombre des années» – Corneille avait vu juste! – que les montres Chanel fêtent déjà leur 20e anniversaire. Vingt ans déjà, vingt ans seulement. Indéfectiblement ancrée dans le paysage horloger, la marque semble toujours avoir fabriqué des montres. Sans doute est-ce le style de Coco Chanel qui plane encore dans les bureaux de la place Vendôme, murmurant quelques belles trouvailles à l'oreille de ses créateurs. Sans doute son amour pour le matelassage, les perles, l'utilisation du noir et du blanc est-il un trésor bien gardé qu'on se transmet encore comme un précieux secret. Dans l'horlogerie, Chanel est aujourd'hui comme une jeune fille en fleur dont la maturité étonne et surprend. Un camélia épanoui comme ceux que Mademoiselle Chanel aimait tant.
Vingt ans d'horlogerie
Le noir et le blanc
| Campagne publicitaire pour la montre «Matelassée». |
L'histoire de Chanel dans l'horlogerie commence en 1987 avec le lancement de la «Première ». Une surprise si l'on se souvient que Gabrielle Chanel, dans sa jeunesse, abhorrait les montres pour dames, baptisant même de «microbes» ces petites breloques horlogères que l'on réservait aux belles de l'époque. Seize ans après sa disparition, elle aurait peut-être assez peu apprécié que l'on crée une montre à son nom. Pas si sûr finalement. Avec la «Première », Chanel réinterprétait les codes esthétiques qui avaient forgé l'identité de la marque. Le noir et le blanc, bien sûr, mais également la forme architecturée du boîtier, écho intemporel au bouchon du flacon de «Chanel N° 5», lui même inspiré du dessin octogonal de la place Vendôme. De la «Première» à la «J12», Chanel n'a cessé de réinventer le style de celle qui donna son nom à la marque. Avec toujours, ces mêmes codes imposés et pourtant déclinés avec talent et élégance sur une palette de couleurs qui n'en sont pas. Géométrie, architecture, art pictural, perles, matelassage, gourmettes… Chaque montre dessinée par Jacques Helleu, directeur artistique de Chanel, rend un hommage sincère au style de Coco. Quand Chanel interprète le rythme carré blanc-carré noir cher à Malevitch, la montre s'appelle «Mademoiselle ». Quand Jacques Helleu se penche sur le matelassage naît alors la «Matelassée» puis la bien nommée «Chocolat». Des perles de culture forment des bracelets. Le directeur artistique s'empare aussi des bracelets gourmettes créés à l'origine pour Greta Garbo pour inventer des bracelets de montre.
 Jacques Helleu, directeur artistique de Chanel. |  «Première Perles» en or blanc, cadran serti de 34 diamants baguette, bracelet composé de fils d'or blanc tressé agrémentés de deux rangs de 194 perles d'Akoya. |
|
|
”C'est la «Première» perles et diamants que je préfère car elle rassemble tous les symboles forts de Chanel: le cadran aux pans coupés évoquant la forme de la place Vendôme et le bracelet de perles qu'elle emprunte à la montre «Mademoiselle ». Ce bijou d'exception est la plus pure expression de l'esprit de Chanel..”
Exigence esthétique et technique
Le lancement de la «J12» en 2000 a marqué un tournant dans l'histoire horlogère de la maison parisienne. Savant cocktail de références à l'univers automobile, au high-tech et à la Coupe de l'America, ce garde-temps allie tous les atouts des montres de légende. «La force d'un dessin, c'est avant tout la réponse parfaite à cette double exigence esthétique et technique », précisait Jacques Helleu, en 2003, dans un livre intitulé «Temps Chanel». Dans ces deux domaines, la «J12» a su convaincre le public. Elle revient cette saison, au salon de Bâle, dans une version tourbillon haute joaillerie, avec à ses côtés la fameuse «Première» parée de deux rangées de perles enlaçant trois fois le poignet. Coco Chanel aurait sûrement adoré. Elle qui a passé sa vie à tenter de lutter contre le temps, aurait apprécié qu'il la laisse remporter cette ultime bataille. Celle d'un style qui lui aura largement survécu.
Trois questions à Nicolas Beau, directeur international de l'horlogerie chez Chanel
| Vingt ans après le lancement de la «Première», comment réussir à jouer la surprise et lancer la tendance sans pour autant s'affranchir des codes esthétiques de la marque? Je citerai une phrase toute simple de Jacques Helleu héritée de Mademoiselle Chanel: «Chanel, c'est un style, la mode se démode, le style jamais.» En jouant du noir et du blanc qui ne sont pas des couleurs, nos créateurs sont toujours restés dans le style Chanel. C'est une alchimie extrêmement complexe mais Jacques Helleu y parvient très bien. Il ne s'impose rien dans le respect des codes de la marque, c'est quelque chose de naturel. C'est là tout l'héritage de Gabrielle Chanel, le blanc et le noir sont comme une lame de fond, une constante de la marque qui ne bloque en rien la créativité. Avec la «J12», on a montré qu'on pouvait encore innover. La céramique est le matériau idéal pour transcender le blanc et le noir. Aujourd'hui, c'est toujours une «J12» mais nous avons su la renouveler. D'après vous, quelles sont les clés du succès de la «J12»? C'est effectivement un produit phare de l'horlogerie. A la différence de nombreuses marques qui se copient, Chanel a créé une rupture avec la «J12». Souvenez-vous qu'en 2000, l'utilisation de matériaux comme la céramique ou le carbone n'était qu'embryonnaire. Depuis son lancement, la «J12» a réveillé la créativité en horlogerie en offrant également une valeur ajoutée au produit. Si l'innovation n'avait été qu'esthétique, la «J12» serait entrée dans un phénomène de mode. Mais l'innovation est aussi technique. La céramique est d'une totale inaltérabilité; elle n'est pas sensible aux variations de températures et son toucher est incroyablement doux. On remarque d'ailleurs que les porteurs de «J12» caressent souvent leur montre. Tous les garde-temps qui ont marqué l'histoire horlogère sont la somme de l'innovation esthétique, qualitative et technique. La «J12» en fait partie et dans vingt ans, c'est sûr, elle sera toujours là. Pourquoi une marque de mode comme Chanel s'investit dans la technicité en matière horlogère avec des complications de haute volée comme le tourbillon? Tout d'abord, Chanel n'est pas qu'une marque de mode. L'horlogerie et la joaillerie sont le troisième métier de Chanel, un métier que nous pratiquons avec professionnalisme. L'objectif est que, dans quelques années, on ne se pose plus ce genre de question. La marque entretient une longue tradition autour de l'accessoire féminin mais nous ne sommes pas dans une logique de mode horlogère. Ce n'est donc pas un hasard si nous produisons des grandes complications. En outre, les tendances ne nous intéressent pas. Par exemple, pour le 20e anniversaire de la «Première», nous venons de créer une mini montre haute joaillerie qui prend le contre-pied des tendances actuelles. |
|
Tribune des Arts - No350 - Avril 2007