Même si le tourbillon n'est plus le seul parangon du savoir-faire en haute horlogerie, il reste le symbole d'une certaine maîtrise de la créativité mécanique. A plus forte raison quand il est développé en interne, en moins de quatre mois, par une mini-manufacture qui n'a peur de rien. L'équipe française de BRM signe cette année le premier tourbillon-bracelet jamais conçu et réalisé en France. En exclusivité pour Worldtempus, les premières images d'une « première » historique dans les annales de l'horlogerie française.
BRM : naissance du premier tourbillon « Made in France »Un tourbillon chez BRM ? Il y a deux ou trois ans, la question n'aurait provoqué qu'un haussement d'épaules apitoyé. Lancée en 2004, la marque BRM (Bernard Richards Montres) s'imposait alors plus par son design de rupture – gros boîtiers, finitions rugueuses et lignes brutales – que par ses spécialités purement horlogères. En quatre ans et demi d'existence, BRM a pourtant su imposer son style et surtout son statut de seule « vraie » manufacture française.Etablie dans le Vexin français, entre grande banlieue et Picardie, cette manufacture (au sens le plus strict du terme) s'appuie sur une équipe technique et horlogère de vingt-et-une personnes, autour d'un parc d'une quinzaine de machines numériques (dont une 11-axes unique en France et un micro-tour de dernière génération, lui aussi très exclusif). Investissement minimum : cinq millions d'euros (estimation Worldtempus), avec un autofinancement qui tendrait à prouver que les ventes suivent. Malgré sa jeunesse, la manufacture BRM peut se flatter d'avoir développé, au cours des deux dernières années, quatre calibres automatiques totalement innovants, dont le plus récent, dévoilé par Worldtempus, est tout simplement un tourbillon. Parler d'innovation à propos de ces calibres est d'ailleurs un euphémisme tant ces mouvements ne ressemblent à aucun de leurs concurrents : architecture très typée, ponts et platines aux plans bizarres, doubles rotors à masselotes bi-matière, style globalement techno-industriel et finitions volontairement « brutes de décoffrage » ont de quoi surprendre les plus blasés ! En 2007, lors de la présentation du nouveau mouvement automatique Birotor, il n'était question que d'augmenter la capacité de production (actuellement, deux mouvements complets par semaine en Birotor, plus quatre par semaine pour l'automatique « monocylindre » R50 ; il n'y aura guère qu'une petite trentaine de ces tourbillons chaque année).
C'est fin 2007, une fois calée cette logistique de production, que Bernard Richards s'est soucié d'aller plus loin, en visant d'emblée ce qui est encore considéré comme la suprême complication de la micromécanique horlogère. Idée de départ : une feuille blanche, avec pour seule limite la volonté de ne pas faire comme les autres. Moins de quatre mois plus tard, le premier mouvement de cette série de tourbillons était emboîté sur le banc du meilleur horloger de la manufacture… Un tourbillon développé en moins de quatre mois, qui peut y croire ? Les compte-rendus quotidiens des opérateurs l'attestent cependant, avec une confirmation du côté des « éclatés » issus de la table à dessin industriel. Moins de quatre mois sans le moindre logiciel de CAO-DAO, qui n'aurait pas des doutes ? Il ne s'agit pourtant ni d'une copie « inspirée » par un des tourbillons industrialisés en Suisse, ni d'une adaptation maquillée d'un tourbillon chinois : ce tourbillon BRM est un authentique tourbillon purement « Made in France », imaginé et réalisé en quelques semaines, entre Pontoise et Beauvais. Le tour de force n'est pas mince et appelle quelques explications. D'abord, balayons une objection historique. Seuls quelques puristes se souviendront que Lip a prototypé, dans les années cinquante, un tourbillon-bracelet resté à l'état de vague projet. Le calibre BRM est donc bien le premier tourbillon de ce type jamais manufacturé en France. Ensuite, posons la question : comment expliquer que BRM franchisse autant d'obstacles en aussi peu de jours, quand des manufactures renommées réclament une équipe de trente personnes, trois ans et trois millions de dollars pour développer un seul pré-prototype de tourbillon « in-house » ? A la place de bien des directeurs de production, je commencerais à m'inquiéter de mouvements ainsi imaginés et maîtrisés en quelques semaines, quand les habitudes horlogères réclament dix fois plus de temps et d'argent… Tout tient sans doute aux procédures réactives d'une marque comme BRM. Le parc des machines est de l'autre côté de la cloison du bureau de Bernard Richards : on passe ainsi très vite de l'idée à la pièce tournée directement sur machine à commandes numériques. Comme tout est fait sur place, boîtier compris (à l'exception du spiral), aucun délai imputable aux caprices d'une chaîne de fournisseurs. Peut-être même que l'absence de logiciel d'ingéniérie et de dessin industriel pousse les concepteurs et les constructeurs de ces mouvements à ne raisonner qu'en pièces plus simples à usiner. C'est, au sens le plus noble du terme, l'esprit manufacture : tout est travaillé à la main, qu'il s'agisse du moindre pont, du boîtier gravé en damier, des aiguilles, de la couronne, des cornes ou de la boucle du bracelet.
Autour de ces machines, des opérateurs motivés par les défis techniques, qui ne sont pas minces sur un tourbillon aussi innovant. La pile grandissante des candidatures spontanées – souvent venues de Suisse ! – démontre que le bouche-à-oreilles fonctionne entre horlogers soucieux de participer à une aventure hors des sentiers battus. Ce personnel hautement spécialisé, qui aurait tendance à considérer les fraisages impossibles et les décolletages inexécutables comme son pain quotidien, compte d'autant moins les heures que la manufacture n'est pas guidée par l'esprit de lucre : le prix de revient final est une conséquence du process industriel, non un présupposé marketing au nom duquel la productivité deviendrait une priorité. Comme l'explique Bernard Richards, « c'est coûteux, mais justifié par les heures de travail passées. Ici, on travaille pour faire des montres, pas pour produire des bénéfices. On est dans un univers plus proche de la Formule 1 que de la Logan. S'il le faut, nous pouvons mobiliser tout notre parc pour lancer une série courte en production. On produit d'abord la montre, on décide de son prix ensuite. L'indépendance a un prix, qui se répercuté sur les montres. Ces prix élevés nous permettent de financer notre R&D et notre verticalisation, qui nous ont déjà “pompé“ plusieurs millions d'euros » !
N'importe quel professeur d'université jugerait cela anti-économique, mais les clients ratifient ce choix, puisque le prix moyen de la collection BRM a beaucoup augmenté, alors que la demande augmentait encore plus vite. BRM peut désormais se permettre de proposer des montres automatiques (mouvement manufacture) autour de 40 000 euros (60 000 euros en or rose) et des tourbillons étagés entre 100 000 et 150 000 euros (selon le matériau du boîtier). Pour faire court, depuis quelques jours, le tourbillon fonctionne sur le banc de l'horloger et [point non vérifié] il devrait correctement régler, en dépit – ou à cause – des multiples innovations techniques qu'il propose :
• Logée à neuf heures (disposition inhabituelle, retenue ici pour l'esthétique), la cage du tourbillon est d'un taille supérieure à la moyenne, compte tenu du choix d'un balancier maison, taillé dans un aluminium spécial sur 18 mm de diamètre (taille exceptionnelle dans les calibres actuels). Ce balancier est réglé et équilibré spécialement, mouvement par mouvement : ce qui est plus facile quand on travaille sur une pièce large…
• Cette cage tourne en une minute et demi (cadence elle aussi inhabituelle, préférée ici pour donner de la « majesté » au tourbillon), alors que l'aiguille des secondes, au centre, tourne en une minute. Cette disposition horlogère totalement originale est finalement très plaisante à observer : elle est unique sur le marché très encombré des tourbillons. Les plaques inférieures et supérieures de cette cage, profilées sur plusieurs dimensions, ne réclament pas moins de trois jours de fraisage intensif.
• Le mouvement est annoncé 100 % titane, ce qui est une autre « première » horlogère mondiale, mais il sera également disponible en Arcap et en alliage Arcap-titane. Ce titane spécialement traité avant usinage est fraisé dans la masse, et non étampé, ce qui étonnera plus d'un chef d'atelier ! Certaines pièces du calibre relèvent de la prouesse micro-mécanique, avec des ajustements usinés à deux ou trois microns près : ce n'est pas pour rien que Bernard Richards porte une double casquette d'horloger et de tourneur-fraiseur. Le secret des meilleurs « motoristes » contemporains est dans la maîtrise de cette double ingéniérie (maîtrise micro-énergétique et micro-mécanique industrielle).
• L'ensemble du mouvement se découvre à travers deux verres saphir, au recto comme au verso de la montre. A l'aise dans son boîtier surdimensionné, il semble flotter dans l'espace, ce qui en renforce l'esthétique exceptionnelle…
• Avec son dessin très étonnant, le micro-rotor à masselotes bi-métalliques (tantale pour le poids, Fortan et aluminium pour la légèreté) est déporté entre cinq heures et six heures. Pour plus de liberté, mais aussi de précision dans sa rotation, cette masse oscillante est prise en sandwich entre deux jeux de roulements à billes en céramique.
• Doté d'une réserve de marche de 48 heures (ce qui reste un peu court pour une montre qu'on ne portera pas tous les jours), ce mouvement n'a qu'un seul barillet, mais il est « monté souple » sur trois triangles en fibres de carbone, qui fonctionnent comme des amortisseurs. Ce procédé améliore la chronométrie de la montre.
• L'esthétique est elle aussi d'une hardiesse réconfortante : ni la position de l'échappement, ni la découpe de la platine, ni même le « ressort » de calage du barillet pendant la mise à l'heure ne relèvent de l'exécution classique en haute horlogerie. On est ailleurs, loin des watch valleys et de leurs designers préformatés. Même si la signature BRM était absente (elle est déjà très discrète), on identifierait immanquablement une telle montre !
• On découvrira d'autres innovations sur ce tourbillon dont le boîtier de 51,5 mm s'explique par la nécessité de loger un grand calibre, dont la taille est elle-même conditionnée par la largeur inaccoutumé du balancier. En particulier les aiguilles en fibre de carbone « maison », les cornes dont l'angle de chute est réglable (ce qui permet un grand confort pour les petits poignets), les ponts et les masselotes en couleur ou le bracelet en Nomex, le matériau ignifugé des combinaisons de pilotes automobiles… « Les collectionneurs veulent aujourd'hui des montres hors du commun, constate Bernard Richards. BRM a vocation de leur apporter, chaque année, des pièces exceptionnelles, compliquées, absolument inhabituelles par leur volume, leur sophistication mécanique ou leur décoration. Pas question de se laisser aller à leur proposer des tourbillons achetés “sur étagère“ : c'est pour moi et pouir mon équipe une question d'honneur, côté horlogers et côté motoristes ».
Il ajoute : « Nous partageons avec des amateurs de mécaniques d'exception une même conception du luxe : nos montres sont personnalisables à volonté, tant pour les couleurs que pour les matériaux. Chacune est gravée au choix du client et toutes sont soigneusement “tracées“ dans le moindre composant de leur mouvement. Nous sommes une manufacture, au sens étymologique du terme, et nous travaillons vraiment à la main. Nous sommes des fabricants de montres, et pas des vendeurs. Notre éthique est donc différente. Apparemment, la forte demande enregistrée par nos détaillants prouve que nous sommes sur la bonne voie ».

Le seul schéma technique (non définitif) que Worldtempus a pu se procurer : on remarque les deux masselotes différentes du rotor (une pleine et une évidée), ainsi que la position inhabituelle de la couronne (à 2 h, sur un boîtier qui frôle les 52 mm, cette volumineuse couronne ne blesse pas le poignet).
G.P. ••••• Bien entendu, BRM proposera à Bâle d'autres montres, dont beaucoup de boîtiers en or rose pour ses pièces classiques (Birotor, R 50 ou chronographes). Parmi les nouveautés les plus marquantes, une montre féminine en forme de cœur, avec un mouvement automatique destiné à séduire les « vraies femmes ». La R 50 se présente cette année avec un mouvement squelette, à découvrir entre ses deux verres saphir. Particularité 2008 : le « monocylindre » automatique se double d'un « bicylindre » tout aussi automatique, monté sur amortisseurs et doté d'une nouvelle masse oscillante à masselotes.WORLDTEMPUS : authentique « première historique » pour l'horlogerie française, ce tourbillon prouve au moins un culot formidable et une irrépressible envie de jouer des coudes au premier rang du peloton des meilleurs. S'il est vraiment livré en septembre, comme promis par BRM, ce tourbillon restera aussi dans les annales horlogères comme le plus rapidement conçu de la feuille blanche à l'écrin final. Et c'est, à ce jour, dans la famille des « tourbillons simples », l'offre la plus disruptive du marché…