WORLDTEMPUS – 10 février 2010
Louis Nardin
Laurent Favre vient d'acheter une moto customisée Harley Davidson d'occasion parce qu'il adore la mécanique. La génétique a certainement sa place dans cette acquisition puisqu'il est le descendant direct d'une dynastie d'horlogers du Locle dont les origines remontent au 18ème siècle. Successivement connue sous les noms de Favre puis Favre-Leuba suite à une alliance avec un horloger de la région, la marque sort avec le temps du giron familial. Baigné dans la culture horlogère depuis l'enfance, piqué au vif par le passé de ses aïeux, se sentant investi, après une phase d'introspection intense, d'une mission quasi sacrée, Laurent Favre, anciennement responsable de la communication et du développement des produits chez Bovet, fonde «A.Favre & Fils» en solo et se lance dans la réalisation d'une montre au complet. Elle existe depuis une poignée de jours maintenant. De la boîte au système de remontage des barillets, Laurent Favre a décidé de tout sur ce garde-temps dont le prix devrait osciller autour de 30'000 francs suisses.
Grande date inédite
La frange poussée sur le côté, le regard à la fois scintillant et fatigué par une série de nuits courtes passées à suivre la naissance du produit ou à causer d'horlogerie avec ses fournisseurs devenus souvent des amis, Laurent Favre présente une montre ronde dotée d'une grande date à l'affichage exclusif. Grâce un jeu de disques qui se superposent cette dernière est indiquée par une petite flèche rouge qui devient un numéro – 1,2 ou 3 – dès que l'on atteint les dizaines. De 1 à 9, les chiffres des unités restent toujours visibles. Une grille superposée marque bien la distinction entre tous les éléments et facilite la lecture. Grâce un petit cache pivotant, le passage du 31 au 1er se fait naturellement. Cette architecture unique en son genre cède une grande visibilité à la date, une touche d'originalité pour cette pièce d'inspiration classique, un genre ou ce type d'information est réduit à un ou plusieurs guichets uniques.
Cette grande date est l'invention du constructeur Sylvain Boileau. Ancien de chez F.-P. Journe, De Witt ou encore Preziuso, il a mis au point et breveté ce module additionnel dont Laurent Favre a négocié l'exclusivité. Et c'est lui également qui est à l'origine du mouvement développé spécialement depuis 2007, date où les premiers pointages étaient réalisés lors de leurs temps libres. Baptisé «Henri» en l'honneur du grand-père de Laurent Favre, il mesure 13 lignes ¾ et offre 3 jours et demi de réserve de marche. Décoré en détail comme tout calibre de haute horlogerie – Côtes de Genève soleil, ponts anglés, traitements de surface spéciaux -, le mouvement présente un système de maintien des deux barillets via un pont supportant également d'élégants rochets en forme de perroquets.
Star Wars dans les aiguilles
Réalisé par l'indépendant Laurent Bandelier, le boîtier combine une série de références à des règles arithmétiques antiques telle celle du rectangle d'or qui se retrouve dans la proportion des cornes par exemple. Portant une attention toute particulière aux questions de symétrie et de symbolique des chiffres, Laurent Favre a mis en application plusieurs théorèmes pour viser une harmonie nouvelle. Au final, l'objectif est partiellement atteint car il entrait en compétition avec seconde autre idée: favoriser des angles et des arrêtes vifs pour trancher avec les rondeurs habituelles des pièces classiques. Sur ce plan, en revanche, le résultat est là avec une carrure biseautée et un ensemble de surfaces évoquant des robots de dessins animés des années 80. Un univers que le fondateur ne renie pas, au contraire puisque les aiguilles, fendues sur la longueur et carrées à leur extrémité, rappellent le Millenium Falcon, un vaisseau dans le film de science-fiction Star Wars.
Cercle de la première heure
Investissant d'abord ses propres fonds dans le projet, Laurent Favre a rassemblé les sommes manquantes en vendant à l'avance des modèles personnalisés à des amateurs confiants en son projet. Au nombre de 24, ils forment un cercle de la première heure et sont devenus dans la foulée actionnaires symboliques de la société. En effet, Laurent Favre a pris toutes les mesures nécessaires pour qu'A. Favre & Fils reste sa propriété et celle des deux autres co-fondateurs, son oncle et un ami d'université, ou du moins en mains familiales. Le nom de la marque incarne d'ailleurs cette filiation. Le "A." signifie "Abraham", nom du premier horloger Favre apparu dans des archives, et le "& Fils", tous ses descendants.
Cette ardeur à rétablir un héritage horloger constitue même la clé de voûte de son projet. Elle l'a poussé, par exemple, à écumer des fonds d'archives du Locle à Genève, à numériser celles restées stockées dans la cave de son père, ou encore à récupérer chez un antiquaire le tableau d'un ancêtre vendu par erreur contre un peu d'argent et quelques chaises. Ce feu l'a également soutenu pour trouver un terrain d'entente sur l'utilisation du nom «Favre» avec Time Force, le groupe propriétaire de Favre-Leuba au moment de la création de A.Favre et Fils. Reposant sur un riche patrimoine, un travail intense pour s'imprégner de la culture horlogère – Laurent Favre a suivi, entre autres, plusieurs cours horlogers pour apprendre à monter un mouvement par lui-même – et l'envie de renouer avec une tradition pour le moment éteinte, le projet se présente comme cohérent et abouti.
Un descendant enflammé
Laurent Favre vient de faire aboutir un projet personnel: réunir histoire familiale et haute horlogerie en fondant sa propre marque. Avec, au final, une première pièce remarquable.