Nayla Hayek, longs cheveux blonds encadrant un visage légèrement basané, a aligné les interviews à Baselworld, la grande foire horlogère bâloise. Celle que l’on a souvent décrite comme fuyant les médias, et que le public a quasi découverte, telle une belle surprise, lorsqu’elle a accédé à la tête du conseil d’administration de Swatch Group en 2010, a cette fois pris la parole. «Je ne me suis jamais cachée, ce sont les médias qui ne m’ont pas vue ou n’ont pas voulu me voir! Si une femme ne se met pas au centre, on ne la voit pas!»

La fille de feu Nicolas Hayek, qui préside aujourd’hui le plus grand groupe horloger de Suisse, a pourtant depuis toujours été immergée, et active, dans l’entreprise familiale. D’abord chez Hayek Engineering, l’entreprise de consulting créée par son père, ensuite comme responsable du marché moyen-oriental (qu’elle gère encore), puis, dès 1995, en tant que membre du conseil d’administration. Parce que chez les Hayek, on n’a jamais séparé vie familiale et vie professionnelle. «Swatch Group, c’est notre vie. Bien sûr, mon père avait des facettes plus famille et d’autres plus business. Mais on parlait chaque jour de l’entreprise à la maison et il a aussi toujours associé ma mère à ses affaires.»

Le clan – Nayla, son frère Nick, le grand patron, son fils Marc, responsable des marques de luxe, et sa mère – a perdu son père fondateur mais «on continue à faire exactement comme avant». L’esprit Hayek, peut-elle le définir? «Il se nourrit de la conviction que ce n’est pas une personne qui fait le succès de l’entreprise, ou les Hayek tous seuls, mais toute une équipe, celle qui constitue la famille Swatch Group. Et puis il y a cette volonté de nous battre pour la Suisse en tant que place industrielle, qui est menacée, et pour le Swiss made. Nos partenaires nous connaissent mais plus globalement nous devons toujours nous défendre contre les attaques, expliquer. La Suisse est beaucoup trop sur la défensive.»

Nayla voue une admiration immense à son père. «C’était quelqu’un d’exceptionnel. J’ai toujours fait confiance à ses jugements et à ses conseils.» Jamais de crise à l’adolescence ou de conflits avec ses parents? «J’avoue: non!» Mariée très jeune, Nayla est devenue mère avant d’avoir 20 ans. Puis elle a divorcé. Son fils, Marc, a aussi été élevé par ses grands-parents, il a grandi dans la maison familiale. «Mais j’étais là bien sûr. Du coup, je suis à la fois sa mère et un peu sa grande sœur. Je suis complètement amoureuse de mon fils, et j’ai gardé de très bonnes relations avec son père.»

Si Nayla Hayek se confie ainsi, alors qu’elle préfère ne pas parler de sa vie privée, c’est que cela relève de la famille, une valeur qui compte par-dessus tout chez les Hayek. «Oui, nous avons des liens très forts.»

A l’époque de ses 20 ans, elle finissait une business school à Montreux, commençait à travailler et s’adonnait à sa passion des chevaux, née à l’âge de 9 ans lorsqu’elle a travaillé pour pouvoir s’acheter un poney. Nayla Hayek fait toujours de l’équitation et possède un élevage de pur-sangs arabes près de Zurich.

La présidente du groupe horloger ne fait pas un exploit de sa position de pouvoir à la tête d’une société qui œuvre au plan mondial, emploie près de 30 000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de plus de 8 milliards de francs. Tout au plus reconnaît-elle qu’aujourd’hui encore, «c’est plus dur pour les femmes de parvenir au sommet parce qu’il faut, davantage que les hommes, prouver qu’on en est capable. Oui, il faut se battre.» Mais de là à défendre des quotas, il y a un pas qu’elle ne franchit pas. «Simplement parce que c’est toujours négatif de forcer quelqu’un à faire quelque chose.»

L’une de ses qualités, dit-elle – «à moins que cela ne soit un défaut» – c’est l’honnêteté. «Je dis ce que je pense, même si cela implique de dire des choses désagréables.» Mais elle sait aussi rester modérée face à certaines questions. Comme lorsqu’on lui demande si elle est pour ou contre l’initiative 1:12 pour des salaires équitables. «Ce qui rend les gens furieux, et moi aussi, ce sont les versements de bonus exorbitants aux managers alors que l’entreprise qu’ils dirigent fait des pertes et doit se restructurer. Je suis convaincue par contre que personne ne trouve à redire lorsque l’on verse des bons salaires aux personnes qui le méritent. Je fais confiance aux Suisses pour qu’ils comprennent qu’il faut veiller à ne pas détruire l’industrie et les places de travail dans notre pays.»

A 62 ans, Nayla Hayek pète le feu. «Je ne pense pas du tout à la retraite! Si j’ai la chance d’être en bonne santé, je suivrai la voie de mon père et j’essaierai de faire au mieux jusqu’à la fin.»

 


Carte d’identité

Née en 1951.

Quatre dates importantes
- 1960 Travaille pour pouvoir s’acheter un poney.
- 1971 Naissance de son fils, Marc.
- 1995 Entre au conseil d’administration de Swatch Group.
- 2010 Est élue présidente du conseil d’administration de Swatch Group le 30 juin, succédant à son père, Nicolas Hayek, décédé le 28 juin.

 

 

24Heures, 13 mai 2013